Les notes économiques du LEAD et du Crédit Agricole Mutuel de Guadeloupe

Édito

DEVELOPPEMENT LOCAL, ETHIQUE ECONOMIQUE ET RESPONSABILITÉ CITOYENNE

Depuis que le gouvernement a fait connaître les orientations qu’il souhaitait voir être pris désormais pour le développement des DOM, il est difficile de dénombrer les publications, conférences et symposiums qui ont été consacrés au projet de loi d’orientation.

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Il faut méditer les enseignements de ses derniers mois. Ce changement nouveau que les guadeloupéens ont opéré dans leurs comportements exercera-t-il une influence bienfaisante et salutaire ou n’est-ce que chansons tout cela ?

Seul l’avenir nous le dira. Mais il est difficile de douter , dans cette affaire, que cette attitude n’ait point permis, à un grand nombre, d’en savoir le tu autem et d’éviter d’être pris entre le Zist et le Zest quant aux décisions à prendre pour le développement de la Guadeloupe.

L’unanimité semble être faite autour d’un mot : la responsabilité. En d’autres termes, le concept de développement local, né, il y a vingt ans environ, à la suite du développement par « le haut », qui ne considérait les territoires que comme des champs d’application de politiques pensées par l’Etat central, et qui réduisait, tout au plus, l’ambition des acteurs locaux à un rôle de relais avec l’administration centrale, pénètre fortement la pensée des hommes d’actions guadeloupéens au cours de ce siècle finissant.

L’Etat central, bien que jugé omnipotent, se révèle en même temps bien faible. « L’Etat était trop gros pour gérer les petites affaires et trop petit pour gérer les grosses ». La formule est de D. Bell, et elle traduit bien ce glissement qui s’est opéré dans les comportements. Le développement par « le haut », dont l’efficacité n’est plus démontrée, est fortement contesté par la population qui désire mettre directement en marche ses politiques de développement.

Mais, selon Max Weber, « la responsabilité -morale de l’homme d’action- s’oppose à la morale de conviction, car elle exclut la soumission aux règles d’une éthique formelle dans le style kantien, ou aux impératifs sublimes du Sermon sur la Montagne (…) ou bien j’obéis à mes convictions – pacifistes ou révolutionnaires, peu importe -, sans me soucier des conséquences de mes actes, ou bien je me tiens pour comptable de ce que je fais , même sans l’avoir directement voulu et, alors, les bonnes intentions et les cœurs purs ne suffisent pas à justifier les acteurs. »

Or, la science économique pose pour principe premier que le comportement d’un agent dicté uniquement par son intérêt.

Cet objectif est-il conforme à l’éthique ? En fixant un but unique à l’agent, la recherche d’avantages personnels, l’objectif visé est clair : il est de formaliser et de rendre compréhensible son comportement par l’apport du langage mathématique.

On connaît l’heureuse formule d’Adam Smith selon laquelle « Ce n’est pas de la bienveillance du boucher, du brasseur ou du boulanger que nous attendons notre dîner, mais de leur souci de leur intérêt propre. »

L’exclusivité exclurait-elle les valeurs morales en accordant la primauté et l’exclusivité à l’intérêt particulier ? En effet, si la démarche de l’économiste se veut uniquement rationnelle, la morale n’y trouve guère sa place, et celle-ci devient même, à la limite, complètement étrangère à son objet.

C’est ce trait caractéristique de l’économie qui lui permet d’avoir le statut de science. Cela montre la fausseté du postulat fondateur de l’économie. Ce schéma laisse de côté toute cette partie du comportement humain que sont la confiance, la loyauté etc. facteurs moraux indispensables au bon fonctionnement de l’économie du marché. Amartya SEN, récent prix Nobel d’économie, dans son livre, Ethique et économie affirme que « les individus froidement rationnels peuplent peut-être les livres d’études, mais le monde est plus riche que cela. » L’économie de marché aurait tout à gagner en intégrant ces facteurs comme on peut le constater avec le Japon, dont la réussite industrielle a accordé une large place au devoir et à la loyauté bien plus qu’au comportement intéressé.

L’idée de base dans le développement local est de confronter les points de vue de tous les hommes d’action, de rapprocher ceux-ci pour une proximité démocratique, condition sine qua non de l’efficacité économique.

Toutefois, les conséquences des décisions ne sont pas parfaitement prévisibles, dans la mesure où il est impossible de dire en économie que les mêmes causes produisent les mêmes effets, car la réalité économique est trop complexe pour qu’on rencontre deux situations identiques. Les causes ne sont donc jamais les mêmes.

Il n’y a de prévision scientifique que d’événements répétitifs. Cela ne signifie pas qu’il ne faille point appliquer les connaissances acquises du passé, car s’est la seule façon de réduire justement les éléments imprévisibles.

Quid de la Guadeloupe ?

On éprouve davantage le besoin de penser. Le développement local doit trouver sa voie entre deux extrêmes : il faut tirer un trait radical entre l’ultime possible et l’utopie la plus douce, car le développement local ne relève pas du miracle, ni de la « verbocratie », grande manipulatrice d’opinion par la maîtrise d’idée générales… ou toutes faites.

Il ne doit pas non plus être vu comme la narcotine donnée aux agonisants. Si le développement par « le haut » s’est révélé trop peu efficace, il convient de réinventer les mécanismes assurant le développement local en se fixant des ambitions réalistes, pragmatiques et éthiques. Ces mécanismes devront rechercher un équilibre difficile entre le politique et le marché, et arriver à combiner l’attachement à la communauté, à la culture, avec l’entrée dans le monde des techniques et des marchés mondialisés. Car comme l’affirmait G. SOROS, le célèbre roi des marchés financiers : « ceux-ci échappent au contrôle des autorités nationales et internationales. Au lieu de refléter la réalité passive, ils créent eux-mêmes la vérité qu’ils reflètent. Ils bougent non pas comme un pendule mais comme un ballon fou. »

Face à ces tourbillons, errants et puissants comme des cyclones, et à la complexité croissante des questions auxquelles il faut répondre, l’éthique (en particulier l’éthique économique et sociale, l’éthique des affaires et la déontologie professionnelle), la démocratie (et en particulier la proximité démographique permise par les systèmes décentralisés), l’éducation respectueuse des cultures, sont devenues les enjeux les enjeux fondamentaux d’une nouvelle citoyenneté.

Bernard Lolliot

Jean Gabriel Montauban

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